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Description
À l’heure où les crises environnementales et sanitaires s’intensifient et s’accélèrent, les territoires sont de plus en plus invités à reconsidérer profondément leurs modes de gouvernance, car les exigences ne sont plus uniquement climatiques, mais aussi sociales, technologiques, sanitaires et territoriales. A cet égard, Ce travail aspire répondre à une problématique importante : dans quelles conditions l’intelligence artificielle verte, intégrée aux savoirs locaux, peut-elle devenir un levier de gouvernance territoriale durable, anticipatrice et inclusive, au service de la santé environnementale ?
Nous soutenons que l’intelligence artificielle verte (IA verte) ne saurait être réduite à une simple automatisation de la gestion environnementale. Elle a un grand potentiel pour devenir une véritable infrastructure de résilience territoriale, à condition d’être conçue selon les principes de frugalité énergétique, d’éthique des données, de participation citoyenne et surtout d’enracinement local. Cette perspective s'inscrit dans le cadre d'une hybridation entre innovation technologique, éducation territoriale et reconnaissance des savoirs endogènes plutôt que sur une logique technosolutionniste.
Ce travail de recherche repose sur un cadre théorique interdisciplinaire combinant à la fois, justice environnementale (Schlosberg, 2007) , santé planétaire (Whitmee et al., 2015) , éthique de l’intelligence artificielle (Floridi & Cowls, 2019) et gouvernance adaptative des communs (Ostrom, 2005) . Il s'agit ici de reconfigurer la relation entre technologie, écosystème locaux et acteurs territoriaux au lieu de se limiter à un simple transfert technologique.
Le contexte marocain offre un terrain d’étude pertinent. Le Royaume du Maroc a fait de la justice sociale et territoriale une priorité stratégique, réaffirmée avec force dans le discours du Trône du 29 juillet 2025, dans lequel Sa Majesté le Roi Mohammed VI a déclaré :
« Aucun niveau de développement économique et infrastructurel ne saurait me contenter s’il ne concourt pas effectivement à l’amélioration des conditions de vie des citoyens, de quelque frange sociale et de quelque région qu’ils appartiennent. Il n’y a de place, ni aujourd’hui, ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses. »
Cet appel à l’équité territoriale et à l’amélioration des conditions de vie alimente notre hypothèse : la transition numérique verte doit passer par une revalorisation des dynamiques locales, à la fois en termes de données, de compétences, et de pouvoir d’agir.
La méthodologie mobilisée combine deux volets complémentaires :
1. Une analyse normative de dispositifs nationaux et locaux (Plans climat territoriaux, Stratégies régionales de santé environnementale, politiques d’open data) ;
2. Des études de terrain qualitatives dans trois régions marocaines (Fès-Meknès, Souss-Massa, Chefchaouen) ayant expérimenté des solutions numériques liées à la santé environnementale : capteurs intelligents pour la qualité de l’air, systèmes prédictifs de sécheresse, plateformes de remontée citoyenne d’informations environnementales.
Ces territoires ont été sélectionnés pour la diversité de leurs approches, mais tous partagent un point commun : l’intégration (souvent informelle) de savoirs locaux écologiques dans les processus de collecte, d’interprétation et d’utilisation des données. À Chefchaouen, par exemple, des pratiques ancestrales de gestion de l’eau sont associées à des capteurs intelligents pour moduler la consommation locale. À Fès, des alertes numériques de pollution atmosphérique croisent les données scientifiques avec les observations de terrain des riverains et associations locales. À Agadir, l’IA est mobilisée pour modéliser les risques vectoriels, en intégrant les calendriers agricoles et les mouvements saisonniers.
Les résultats montrent que l’IA verte, lorsqu’elle est co-développée avec les collectivités et les populations locales, permet :
• Une détection précoce et localisée des risques environnementaux ;
• Une rationalisation intelligente des politiques publiques fondée sur des données contextualisées ;
• Une inclusion renforcée des citoyens via des plateformes numériques participatives accessibles.
Toutefois, la generalisation de ces résultats reste soumises à des conditions rigoureuses :
En premier lieu, la qualité, la souveraineté, et l’interopérabilité des données doivent être assurées ;
Ensuite, la formation des acteurs territoriaux à la mise en œuvre de dispositifs technologiques verts et d’outils prédictifs est indispensable ;
et finalement, les savoirs écologiques exogènes doivent être institutionnellement reconnus comme des savoirs co-producteurs de connaissance.
Sans la mise en place de ces conditions, on s'expose au risque de reproduire des inégalités numériques, territoriales et environnementales.
Ce travail plaide donc pour un modèle de gouvernance numérique territoriale résiliente, qui reconnaît la diversité des écosystèmes, des savoirs et des vécus.
Donc, l’éducation technologique se manifeste ici comme un levier d’autonomisation et de justice sociale, aussi bien que de performance environnementale.
Cette démarche s’inscrit par ailleurs dans la vision stratégique du Maroc en matière de diplomatie climatique et de transition énergétique. Elle répond aux objectifs de décentralisation, de transformation numérique et de développement durable défendus par les programmes nationaux et régionaux. Par son biais, les collectivités locales deviennent ainsi des hubs d’innovation écologique, où se croisent savoirs humains, innovations numériques et mémoire environnementale.
Pour conclure, ce travail contribue à redéfinir le rôle de la technologie dans les territoires : non plus comme un but en soi, mais comme un outil au service d’une gouvernance anticipatrice, équitable et enracinée.
L’intelligence artificielle verte peut devenir un véritable vecteur de transformation systémique, a l'intersection du climat, de la santé, de la justice sociale et de la démocratie territoriale, si elle est encadrée, co-construite et adaptée au territoire.
Références:
Valérie Deldrève, « David Schlosberg, Defining Environmental Justice. Theories, Movements, and Nature, Oxford University Press, 2007, 238p. », Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 4, n° 1 | Avril 2013, mis en ligne le 05 mars 2013; DOI https://doi.org/10.4000/developpementdurable.9641
Whitmee, S., Haines, A., Beyrer, C., Boltz, F., Capon, A. G., de Souza Dias, B. F., Ezeh, A., Frumkin, H., Gong, P., Head, P., Horton, R., Mace, G. M., Marten, R., Myers, S. S., Nishtar, S., Osofsky, S. A., Pattanayak, S. K., Pongsiri, M. J., Romanelli, C., Soucat, A., … Yach, D. (2015). Safeguarding human health in the Anthropocene epoch: report of The Rockefeller Foundation-Lancet Commission on planetary health. Lancet (London, England), 386(10007), 1973–2028. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(15)60901-1
Floridi, Luciano & Cowls, Josh. (2019). A Unified Framework of Five Principles for AI in Society. Harvard Data Science Review. 10.1162/99608f92.8cd550d1.
Ostrom, E. 2005. Understanding institutional diversity. Princeton NJ: Princeton University Press DOI https://doi.org/10.1515/9781400831739